C’est une véritable respiration pour tout un bassin d’emploi et, disons-le, pour les amateurs de terroir. Le couperet est passé près, mais les fameuses confitures cuites au chaudron de Lucien Georgelin ont finalement sauvé leur peau. Après 18 mois d’une lutte judiciaire et économique acharnée, le tribunal de commerce d’Agen a officiellement validé fin octobre la sortie de redressement de cette PME lot-et-garonnaise. L’avocat du groupe, Me Christophe Dejean, s’est d’ailleurs félicité de l’homologation d’un plan d’apurement de la dette étalé sur dix ans. L’impact des contestations de créances a été massif : le gouffre financier de 68 millions d’euros pourrait bien se voir ramené autour des 35 millions.
L’entreprise familiale de Villeneuve-sur-Lot revient pourtant de loin. Avec ses 300 salariés, elle avait subi de plein fouet l’effet ciseaux de la conjoncture post-guerre en Ukraine : d’un côté, des Français freinant leur consommation, de l’autre, une flambée historique du coût des matières premières, notamment les fruits et le verre. L’asphyxie menaçait face à une ardoise grimpant à 45 millions d’euros, précipitant le placement en redressement judiciaire à l’été 2023. Mais l’écosystème ne l’a pas laissée couler. Fait assez rare pour être souligné, les mastodontes de la grande distribution — pourtant réputés intraitables en affaires (Leclerc, Auchan, Carrefour, Casino) — ont massivement joué le jeu. Accords sur des facilités de paiement, financement de campagnes promotionnelles et floraison d’affiches flanquées du hashtag #IlfautsauverLucien aux abords des magasins ont agi comme un défibrillateur. Conséquence de cet élan : aucun plan social n’a été dégainé, les ventes repartent à la hausse et la rentabilité suit. Avec 76 millions d’euros de chiffre d’affaires en 2023 et 50 millions de pots écoulés, le dauphin d’Andros (Bonne Maman) reste solidement ancré sur ses terres et continue même d’innover avec de nouvelles gammes sans sucre ajouté.
Si Georgelin s’en sort en capitalisant sur son savoir-faire tout en encaissant le choc de l’inflation, le pot en verre traditionnel demeure une variable économique et logistique extrêmement lourde. C’est précisément cette vulnérabilité matérielle, couplée à un besoin pressant de praticité, qui fait éclore une toute nouvelle vision du produit de l’autre côté de l’Atlantique. Loin des bassines en cuivre, la jeune pousse Jesse Jams — qui fera d’ailleurs ses débuts très attendus au salon Fancy Food Show au sein du Spark Pavilion le lundi 29 juin prochain — s’attaque à un créneau totalement vierge : la confiture fonctionnelle taillée pour l’outdoor.
L’impulsion de Jesse Linevsky, le fondateur, vient d’une frustration triviale de backpacker : un pot en verre dans un sac de randonnée, c’est lourd, ça casse et ça n’a tout simplement rien à y faire. La parade prend la forme d’une gourde souple refermable, blindée d’une recette 100 % vrais fruits, sans l’ombre d’un conservateur ou d’un additif chimique. Mais la vraie rupture conceptuelle réside dans la formulation. En infusant sa pâte de fruits avec des électrolytes, la marque propose un équivalent naturel au gel énergétique classique. Le ratio de glucides par once rivalise avec les produits de nutrition sportive, offrant une redoutable double casquette : tartinée au saut du lit ou ingurgitée en plein sprint.
Évidemment, un tel positionnement a vite débordé du cercle restreint des ultra-traileurs. Ce format nomade, garanti sans casse ni mains collantes, s’invite naturellement dans les lunchboxes des écoliers, séduit les parents lassés des snacks au goût de laboratoire, ou vient pimper une planche de charcuterie lors d’un pique-nique. Pour l’heure cantonnée à treize points de vente sur la côte Ouest américaine avec des recettes comme Fraise ou Pêche-Gingembre, l’entreprise cherche activement des partenaires de distribution pour passer à la vitesse supérieure sur tout le territoire national.
Le marché cristallise aujourd’hui deux trajectoires diamétralement opposées. D’une part, la résilience d’un patrimoine industriel luttant bec et ongles pour maintenir la poésie et l’authenticité de la cuisson d’antan. D’autre part, la disruption pragmatique qui dynamite les codes de l’emballage pour transformer la gourmandise en outil de performance. Le consommateur de demain n’aura plus seulement à choisir son parfum, mais la fonction même de sa confiture.

